Traduction assermentée : mythes et réalité

J’ignore quelles fantasmagories les mots « traducteur assermenté » ou « traduction assermentée » génèrent dans l’imaginaire du public. La réalité, elle, est beaucoup plus banale… et triste.

1) Le choix des traducteurs assermentés
C’est une procédure judiciaire, au cours de laquelle les documents présentés par les candidats sont examinés par des juges. Au-delà de cet examen formel, il n’y a aucun contrôle objectif des compétences – par exemple par le biais d’une traduction à réaliser dans les conditions d’un concours. Qu’elle soit au final positive ou négative, la décision des juges n’est jamais motivée vis-à-vis des candidats.

2) Le prix des prestations et leur paiement
Lorsqu’elles sont facturées au Ministère de la Justice, les prestations sont soumises à un barème relativement strict (qui peut être inférieur à ce qu’un professionnel peut espérer obtenir, dans des conditions normales, d’une agence de traduction). Leur paiement est subordonné à l’envoi d’un mémoire accompagnant la facture, ces documents étant examinés par le greffe du tribunal compétent avant d’être envoyés pour paiement à la trésorerie générale.

3) L’utilité d’une traduction assermentée
Une traduction assermentée (c’est-à-dire revêtue du sceau du traducteur et de certaines mentions obligatoires) ne fait sens que dans un cadre juridique : procès, démarches administratives, relations contractuelles internationales, etc… Si, dans ce cadre, elle répond à une demande, la traduction assermentée n’est cependant pas un gage d’infaillibilité – et encore moins, à mon humble avis, un argument commercial !

Pour ma part, et conjointement à la professionnalisation du métier de traducteur, j’appelle de mes voeux une réglementation a minima pour les traducteurs assermentés, à laquelle il serait bienvenu d’ajouter un code d’éthique.

La Traduction Assistée par Ordinateur (ou « TAO »)

Les voies de la TAO (traduction assistée par ordinateur) n’étant pas celles du Tao, il semble probable que cette assistance informatique à la traduction, qui est loin de faire l’unanimité autour d’elle, nous réserve encore quelques maux de tête mémorables.

Car, et quoi qu’en disent certains, l’outil TAO n’est plus ni moins qu’un outil, à considérer comme tel !

Pour commencer, il me semble indispensable de faire la distinction entre TAO et MT (machine translation ou traduction-machine), cette dernière étant notamment utilisée par les nombreux traducteurs automatiques que l’on trouve sur Internet. En simplifiant, la traduction-machine ne nécessite aucune autre intervention humaine que celle de copier/coller un texte dans l’interface ad hoc, de choisir les langues de départ et d’arrivée puis de cliquer sur le bouton ‘Traduire’. Les résultats obtenus sont proportionnels à l’effort consenti…

Ensuite, j’estime qu’il est nécessaire de comprendre que la TAO ne rend pas plus le traducteur inutile que la DAO ne rend le dessinateur industriel superflu. Dans les deux cas, l’informatique assiste le travail humain – elle ne s’y substitue pas ! Je suis d’ailleurs toujours surpris de constater que des entreprises qui font confiance à leurs assistances informatiques (entre autres : CFAO, GPAO et bien d’autres) sont brusquement réticentes quand on en vient à parler de TAO. Et pourtant, le principe est le même !

Ce que les progiciels de TAO peuvent entre autres faire : chercher des similitudes entre deux ou plusieurs phrases, créer des bases de données terminologiques, aider à l’utilisation de glossaires… toutes choses impossibles sans un travail humain conséquent en amont !

Pour terminer, et afin de tordre le cou à une légende qui a la vie tenace, il n’existe pas qu’un seul progiciel de TAO, mais au moins une bonne vingtaine. Et le choix de l’un de ces produits plutôt que de l’autre reste, pour les professionnels de la traduction, une affaire de préférences personnelles. Ce n’est pas parce qu’un éditeur de progiciels a fait une campagne de marketing brillante (mais pas toujours très correcte du point de vue déontologique – et accessoirement très coûteuse en termes de SAV !) que le monde entier doit s’enfermer dans un format propriétaire. Surtout que la base de la TAO, en l’occurrence la mémoire de traduction (translation memory ou TM) est exportable, convertible, modifiable… et qu’on peut même la manipuler dans un format très “basique” tel le TXT. En un mot, elle est quasiment universelle !

Les plateformes de traduction

Une collègue ayant posté dans la liste noire d’un site professionnel a attiré mon attention sur une nouvelle (?) catégorie d’intermédiaires dans notre secteur d’activité, à savoir les plateformes de traduction.

Sans vouloir interdire à qui que ce soit de lancer de nouveaux concepts d’affaires, je me demande quel est le besoin réel du marché pour de telles structures, sachant le nombre déjà assez conséquent d’agences existantes et la course aux prix bas qui en résulte. Et ceci, sans même évoquer p. ex. les grandes agences d’Europe du Nord, lesquelles confient leurs projets à de petites agences d’Europe du Sud, lesquelles cherchent à leur tour des traducteurs acceptant de travailler pour des tarifs compris entre 5 et 6 eurocents/mot source HT !

Pour simplifier, disons que de telles structures se proposent de mettre en relation l’offre et la demande, donc en l’occurrence les clients (entreprises conventionnelles, agences/cabinets de traduction…) et les prestataires de services (traducteurs, interprètes, formateurs en langues…), ceci bien entendu contre rémunération.

En ce qui me concerne, et outre les réserves que je pourrais formuler contre la “charte” qui est imposée aux prestataires de services, entre autres :

  • obligation de fournir les copies de diplômes et les références client,
  • obligation de verser une “commission” dès acceptation de la commande,
  • obligation d’attendre la validation du client pour être payé,
  • et j’en passe….

par l’une d’entre elles, ainsi que l’autre désignation générique qu’elle se donne –“place de marché”[*], je vois mal quel bénéfice notre secteur d’activité est censé retirer de l’existence de ces plateformes de traduction.

Un intermédiaire de plus, cela signifie forcément (par simple logique mathématique) que le prestataire effectuant au final le travail supporte à lui tout seul les diverses commissions des intermédiaires, ce qui réduit pratiquement sa marge à peu de choses, voire à zéro.

Sans parler des éventuelles conséquences légales et financières, puisque le rôle même de la plateforme de traduction exclut, en apparence du moins, toute implication de sa part dans le paiement des prestataires de services.

Il est bien entendu que personne n’est obligé de travailler pour des structures de ce genre. Seulement voilà : pour un nombre N de structures à fin 2008, combien de concepts identiques ou similaires à fin 2009 ? C’est un modèle d’affaires qui risque de se propager, vu le très bon rapport investissement/retour sur investissement… et les traducteurs libéraux n’en bénéficieront probablement pas.

N’attendons pas d’être directement concernés (ou mieux : pris à la gorge) pour réagir !

[*] ce qui évoque presque irrésistiblement le Palais Brogniart, Wall Street ou… une quelconque foire aux bestiaux (et/ou à l’empoigne)…

PS : J’allais oublier de dire que la collègue ayant posté son message dans le forum sus mentionné l’a fait parce qu’elle n’arrive pas à se faire payer !