La recherche du Graal ou le mythe de la qualité

À l’heure actuelle, et comme en attestent de nombreux forums, le secteur de la traduction semble se concentrer sur une approche qualitative des contenus traduits, que ce soit au niveau terminologique ou au niveau rédactionnel.

Mais qu’en est-il vraiment ? La qualité est-elle un mythe, une réalité plus ou moins bien mise en œuvre ? Ou encore et tout simplement un argument commercial parmi d’autres ?

La question se pose, car entre les traductions fournies par les traducteurs, les versions corrigées par les relecteurs et les versions acceptées par les clients finaux, il peut y avoir un monde dont le grand public, et aussi les acheteurs de traductions, ne sont pas toujours conscients.

Je ne parle même pas de ces publications plus ou moins spécialisées, que l’on trouve notamment sur Internet, et dans lesquelles les auteurs (et j’entends bien les services PR des clients) emploient par exemple le terme « diagnostique » en tant que substantif et écrivent « inclus » quand il s’agit du verbe inclure, pris à la troisième personne du singulier et au présent.

Je parle d’erreurs objectives, indéniables et démontrables que l’on retrouve dans des contenus relatifs à des produits assez élaborés, donc vendus à un prix conséquent, eu égard à la clientèle assez peu nombreuse susceptible d’être intéressée par l’achat de tels produits.

Pour aborder le fond du problème, je vais me servir d’un exemple très concret et personnel.

J’utilise, dans le cadre de mes loisirs, un logiciel de MAO (Musique Assistée par Ordinateur) récent, publié par un éditeur de renommée mondiale.

L’un des fonctions disponibles permet d’insérer ou de modifier des notes de musique quand on travaille à l’écran, notamment lorsque la première saisie s’est effectuée par le biais du clavier virtuel, accessible au niveau de l’interface graphique.

Pour les lecteurs n’ayant pas de notions de solfège, il convient de préciser que la notation musicale occidentale moderne (et non contemporaine, qui peut être très différente en fonction des impératifs du compositeur ou de l’œuvre considérés) se décompose en figures de notes, dont la ronde est l’unité de mesure principale.

On trouve par ailleurs, et pour en rester aux subdivisions essentielles :

  • la blanche (½ ronde) ;
  • la noire (¼ de ronde) ;
  • la croche (1/8ème de ronde) ;
  • la double croche (1/16ème de ronde) ;
  • la triple croche (1/32ème de ronde) ;
  • la quadruple croche (1/64ème de ronde).

Ce sont là des notions fondamentales de solfège, que l’on retrouve par exemple dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia (cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Représentation_des_durées_(solfège)).

J’ai donc été très surpris que mon logiciel de MAO (ou plus exactement ses concepteurs, ou encore les personnes chargées de sa traduction de l’anglais vers le français) passe outre à ces fondamentaux.

Si l’interface permet bien d’insérer des notes allant jusqu’à la triple croche et qu’elle génère par elle-même et le cas échéant des quadruples croches, les désignations des notes ainsi disponibles sont erronées et ne correspondent pas à celles qui sont enseignées dans les cours de solfège.

La ronde s’appelle bien une ronde, mais les désignations suivantes sont, pour une raison ou pour une autre, « décalées » – et on se trouve donc en présence des subdivisions suivantes :

  1. ronde (correct) ;
  2. croche (au lieu de blanche) ;
  3. double croche (au lieu de noire) ;
  4. triple croche (au lieu de croche) ;
  5. triple croche (au lieu de double croche) ;
  6. quintuple croche (au lieu de triple croche).

Et, fait assez curieux, l’éditeur de ce logiciel a même fait un doublon, en désignant deux valeurs distinctes par le même nom (les n° 4 et 5 de la liste ci-dessus).

Les correspondances anglo-saxonnes, que ce soit en anglais britannique ou en anglais américain, sont elles aussi dépourvues d’ambiguïtés et excluent tout risque de confusion, notamment lorsque l’on en vient à la traduction d’une telle interface.

Que faut-il en conclure, si l’on peut toutefois apporter une conclusion à ce type de constatations ?

Il sera tout d’abord possible de m’objecter qu’il n’y a pas, dans ce cas précis, un risque quelconque d’atteinte à l’intégrité des personnes ou un danger de mort.

Certes ! Mais il y a au moins un problème de compréhension essentiel du point de vue du domaine de spécialisation (en l’occurrence la musique), de même qu’il y aurait matière à discussion dans le domaine de la traduction médicale si l’on confondait bistouri et scalpel. Après tout, pour un non-spécialiste, ce sont bien tous deux des instruments destinés à faire des incisions, n’est-ce pas ?

On pourra me dire ensuite que personne ne remarquera ces erreurs, qu’elles sont minimes ou encore que les musiciens utilisant ce logiciel les rectifieront mentalement d’eux-mêmes.

Admettons… Mais que faisons-nous, dans ce cas, des utilisateurs qui abordent la musique par le biais de l’informatique et qui en viennent ensuite aux fondamentaux ? Comment justifier cette dissonance cognitive, comment expliquer à quiconque (et surtout à la jeune génération !) que les informations qui s’affichent sur l’écran d’un ordinateur sont sujettes à caution ou effectivement erronées ?

À titre accessoire, et avec des erreurs aussi évidentes que récurrentes, comment le prix d’un tel logiciel est-il justifié ? Et ne peut-on pas, incidemment, se demander s’il s’agit d’une erreur apparente, qui cache des anomalies et des bogues enfouis aux fins fonds du code source du logiciel ?

Cet exemple du logiciel de MAO, pris parce qu’il m’est familier, n’est en soi qu’une des nombreuses occurrences auxquelles tout un chacun (donc tant le grand public que les professionnels) sera confronté un jour ou l’autre. Occurrences constatées, relevées ou ignorées en fonction du degré de culture des personnes concernées et de leur volonté d’acheter par exemple le produit X plutôt que le produit Y ou Z, de s’adresser à un prestataire A plutôt qu’à son concurrent B.

Pour en revenir à ma question initiale, à savoir « La qualité est-elle un mythe ? », je crois qu’elle se pose de manière de plus en plus aiguë au fur et à mesure que la société évolue et que la culture se massifie. Nous sommes déjà dans une ère où les mots sont employés en dehors de leur sens et de leur contexte, voire dans laquelle ils sont plus ou moins détournés de leur sens originel pour s’adapter aux « demandes du public ».

Si nous voulons parler de qualité dans le domaine de la traduction, il faudrait tout d’abord revenir à des fondamentaux qui, du fait de la société de consommation et de communication de masse, sont ignorés, maltraités ou abolis au nom d’une idéologie diffuse dont personne ne connaît l’origine mais à laquelle tout le monde est censé adhérer.

C’est ainsi qu’il est tout à fait inutile d’élaborer des normes de qualité absconses, voire de rechercher une certification ou un label de qualité, dès lors que les normes en question proposent pour l’essentiel des modes opératoires ou des procédures, pourtant inaptes en tant que tels à garantir que la traduction réalisée, validée et publiée correspond à l’essence du texte d’origine.

En un mot comme en cent, arrêtons de parler de la qualité – et contentons-nous de la produire !

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Le grand « n’importe quoi » (1)

Je me permets de signaler une anecdote qui vaut son pesant d’or (ou de mitraille, au choix).

Soit en l’espèce : un client final français (traducteur d’une part et externalisateur d’autre part) contacte pour sous-traitance une agence indienne, qui à son tour fait appel à un traducteur camerounais – ceci pour une traduction de l’anglais vers le français.

Le traducteur se plaint de ne pas avoir été payé, l’agence affirme que le client n’était pas satisfait du travail et refuse de payer tout en précisant qu’elle paiera le traducteur de sa poche.

Des commentaires ? Personnellement, et tout en me disant que chacun fait comme il veut, je commence à fumer !

Quand un exploiteur notoire parle…

et se vante de sa réussite, il lui arrive de dire la vérité (ou une partie de la vérité). Que voici, en n’oubliant pas que ce Monsieur est blacklisté pour défaut de paiement depuis le début des années 2000 (c’est-à-dire à peu près depuis que ces sites professionnels existent !) sur ProZ.com (2002) et GoTranslators (2005). Qui donc s’enrichit aux « dépes » (je suppose que le lapsus est révélateur) des autres ?

Chers clients,

Il ressort de cette illustration que le Père Noël, en cet an de grâce 2009, n’a pas assez de place pour tous les oursons puisque deux d’entre eux doivent marcher à pied ; à moins qu’il s’agisse des parents oursons désespérément condamnés à rester piétons toute leur vie…
Le but de la philosophie du monde n’est pas de le comprendre, mais de lui donner le sens le mieux adapté à nos aspirations et à nos moyens sachant que le soleil brille pour tout le monde.
La philosophie de mon entreprise, depuis 1972, a été d’exploiter au mieux les ressources du marché européen en fonction de mes moyens. C’est ainsi qu’il m’a été possible de générer une croissance soutenue du CA de 25% dix années durant. Aujourd’hui, malgré une conjoncture austère, j’ai réussi à augmenter en Allemagne mon chiffre d’affaire ce mois de novembre de 43% par rapport au même mois en 2007, avant la crise : un record.
Cette réussite est le fruit d’une clientèle qui partage ma philosophie en ce sens qu’elle a compris que l’on ne récolte que ce que l’on a semé auparavant. Quiconque veut s’enrichir aux dépes des autres, risque un jour de finir sur la paille. Si la crise a plus durement frappé l’Europe paralysée par les traités européens, ceux qui réussissent n’ont pas hésité à explorer le marché dans des pays où il y a moins d’obstacles à l’entreprise et au risque de l’entrepreneur : la croissance vient des pays disposés à semer avant de récolter, là où les prédateurs ne vous dérobent pas le fruit du labeur avant de récolter.
Ma réussite, depuis l’entrée en vigueur de l’euro, est le fruit d’un gel radical des prix. Je ne cache pas que mes traducteurs se recrutent désormais dans une vingtaine de pays, là où la vie est moins chère. Ma Limited tient la route au Royaume Uni, sans nul doute le paradis du libéralisme qui favorise la mondialisation des petits comme des grands.
C’est ainsi qu’il m’a été possible de moderniser mon parc d’ordinateurs et de logiciels, de sorte à pouvoir traiter des fichiers de 100 MO et plus dans les secteurs techniques les plus avancés.

J’ai apporté la preuve que le « bon marché » peut aussi être « haut de gamme » en termes de rapidité, de technicité et de personnalisation des services, car le client sait apprécier quand il a une voix humaine et non un répondeur au téléphone. Eu égard à nos bons résultats au cours du second semestre, notre cabinet sera fermé du 21 décembre 2009 au 3 janvier 2010. J’emporte mon ordinateur portable pendant cette période pour rester en contact avec mon aimable clientèle. Notons toutefois que la plupart des traducteurs seront eux aussi partis en congé pendant les fêtes de fin d’année.
Nous vous souhaitons de joyeuses fêtes de Noël et du Nouvel An et nous réjouirons de vous retrouver l’an prochain, pimpants et pleins d’élan.

La mondialisation, une relation à sens unique

Lien vers l’article trouvé hier sur le site de l’IAPTI (International Association of Professional Translators and Interpreters), créée en date du 30 septembre 2009 :

http://www.aipti.org/eng/articles/art1-globalization-gone-awry-the-rice-for-intellect-mindset.html

En attendant d’avoir (peut-être) l’autorisation de le traduire en français…

Un « Non » humoristique au travail spéculatif

Disons également que, dans le domaine de la traduction, le travail spéculatif (speculative work ou spec) prend la forme de « tests de traduction » non rémunérés… et qu’au moins une association de traducteurs (l’ATA) demande à ses membres employeurs ou donneurs d’ouvrage de ne pas recourir à cette méthode.

Citation : As an employer or contractor of translators and/or interpreters, I will uphold the above standards in my business. I further commit myself to the following practices with translators and interpreters: I will not require translators or interpreters to do unpaid work for the prospect of a paid assignment.

(Page de référence : https://www.atanet.org/membership/code_of_professional_conduct.php, point II D).

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La Traduction Assistée par Ordinateur (ou « TAO »)

Les voies de la TAO (traduction assistée par ordinateur) n’étant pas celles du Tao, il semble probable que cette assistance informatique à la traduction, qui est loin de faire l’unanimité autour d’elle, nous réserve encore quelques maux de tête mémorables.

Car, et quoi qu’en disent certains, l’outil TAO n’est plus ni moins qu’un outil, à considérer comme tel !

Pour commencer, il me semble indispensable de faire la distinction entre TAO et MT (machine translation ou traduction-machine), cette dernière étant notamment utilisée par les nombreux traducteurs automatiques que l’on trouve sur Internet. En simplifiant, la traduction-machine ne nécessite aucune autre intervention humaine que celle de copier/coller un texte dans l’interface ad hoc, de choisir les langues de départ et d’arrivée puis de cliquer sur le bouton ‘Traduire’. Les résultats obtenus sont proportionnels à l’effort consenti…

Ensuite, j’estime qu’il est nécessaire de comprendre que la TAO ne rend pas plus le traducteur inutile que la DAO ne rend le dessinateur industriel superflu. Dans les deux cas, l’informatique assiste le travail humain – elle ne s’y substitue pas ! Je suis d’ailleurs toujours surpris de constater que des entreprises qui font confiance à leurs assistances informatiques (entre autres : CFAO, GPAO et bien d’autres) sont brusquement réticentes quand on en vient à parler de TAO. Et pourtant, le principe est le même !

Ce que les progiciels de TAO peuvent entre autres faire : chercher des similitudes entre deux ou plusieurs phrases, créer des bases de données terminologiques, aider à l’utilisation de glossaires… toutes choses impossibles sans un travail humain conséquent en amont !

Pour terminer, et afin de tordre le cou à une légende qui a la vie tenace, il n’existe pas qu’un seul progiciel de TAO, mais au moins une bonne vingtaine. Et le choix de l’un de ces produits plutôt que de l’autre reste, pour les professionnels de la traduction, une affaire de préférences personnelles. Ce n’est pas parce qu’un éditeur de progiciels a fait une campagne de marketing brillante (mais pas toujours très correcte du point de vue déontologique – et accessoirement très coûteuse en termes de SAV !) que le monde entier doit s’enfermer dans un format propriétaire. Surtout que la base de la TAO, en l’occurrence la mémoire de traduction (translation memory ou TM) est exportable, convertible, modifiable… et qu’on peut même la manipuler dans un format très “basique” tel le TXT. En un mot, elle est quasiment universelle !

Les plateformes de traduction

Une collègue ayant posté dans la liste noire d’un site professionnel a attiré mon attention sur une nouvelle (?) catégorie d’intermédiaires dans notre secteur d’activité, à savoir les plateformes de traduction.

Sans vouloir interdire à qui que ce soit de lancer de nouveaux concepts d’affaires, je me demande quel est le besoin réel du marché pour de telles structures, sachant le nombre déjà assez conséquent d’agences existantes et la course aux prix bas qui en résulte. Et ceci, sans même évoquer p. ex. les grandes agences d’Europe du Nord, lesquelles confient leurs projets à de petites agences d’Europe du Sud, lesquelles cherchent à leur tour des traducteurs acceptant de travailler pour des tarifs compris entre 5 et 6 eurocents/mot source HT !

Pour simplifier, disons que de telles structures se proposent de mettre en relation l’offre et la demande, donc en l’occurrence les clients (entreprises conventionnelles, agences/cabinets de traduction…) et les prestataires de services (traducteurs, interprètes, formateurs en langues…), ceci bien entendu contre rémunération.

En ce qui me concerne, et outre les réserves que je pourrais formuler contre la “charte” qui est imposée aux prestataires de services, entre autres :

  • obligation de fournir les copies de diplômes et les références client,
  • obligation de verser une “commission” dès acceptation de la commande,
  • obligation d’attendre la validation du client pour être payé,
  • et j’en passe….

par l’une d’entre elles, ainsi que l’autre désignation générique qu’elle se donne –“place de marché”[*], je vois mal quel bénéfice notre secteur d’activité est censé retirer de l’existence de ces plateformes de traduction.

Un intermédiaire de plus, cela signifie forcément (par simple logique mathématique) que le prestataire effectuant au final le travail supporte à lui tout seul les diverses commissions des intermédiaires, ce qui réduit pratiquement sa marge à peu de choses, voire à zéro.

Sans parler des éventuelles conséquences légales et financières, puisque le rôle même de la plateforme de traduction exclut, en apparence du moins, toute implication de sa part dans le paiement des prestataires de services.

Il est bien entendu que personne n’est obligé de travailler pour des structures de ce genre. Seulement voilà : pour un nombre N de structures à fin 2008, combien de concepts identiques ou similaires à fin 2009 ? C’est un modèle d’affaires qui risque de se propager, vu le très bon rapport investissement/retour sur investissement… et les traducteurs libéraux n’en bénéficieront probablement pas.

N’attendons pas d’être directement concernés (ou mieux : pris à la gorge) pour réagir !

[*] ce qui évoque presque irrésistiblement le Palais Brogniart, Wall Street ou… une quelconque foire aux bestiaux (et/ou à l’empoigne)…

PS : J’allais oublier de dire que la collègue ayant posté son message dans le forum sus mentionné l’a fait parce qu’elle n’arrive pas à se faire payer !